Le contexte : pourquoi les Flaviens ont construit le Colisée
La décision de construire un grand amphithéâtre au cœur de Rome n'était pas purement architecturale — elle était politique. Quand Vespasien, fondateur de la dynastie flavienne, prit le pouvoir en 69 après J.-C., Rome sortait de la guerre civile de l'Année des quatre empereurs et des dévastations du règne de Néron.
La Domus Aurea de Néron avait occupé d'immenses portions du centre urbain — dont le secteur entre le Palatin et l'Esquilin, déjà densément peuplé. Vespasien avait une stratégie politique claire : rendre au peuple romain ce que Néron lui avait pris. La démolition partielle de la Domus Aurea et le vidage de son lac artificiel libérèrent l'espace pour le nouvel amphithéâtre.
Le message était explicite : là où l'empereur tyran avait bâti son palais privé, le bon empereur construirait pour tous. L'inscription originale — non conservée mais reconstituée par les sources — mentionnait la construction ex manubiis : avec le butin de guerre, probablement issu de la conquête de Jérusalem en 70 après J.-C.
Le site et les fondations
Le terrain au-dessus du lac
Le principal problème d'ingénierie du site était la nature du sol : la dépression entre le Palatin, le Caelius et l'Esquilin était occupée par un lac artificiel, au fond de sédiments lacustres et de terre saturée d'eau. Construire sur ce type de sol le plus grand édifice jamais érigé à Rome était un défi extraordinaire.
La solution adoptée fut l'une des grandes réalisations d'ingénierie de l'Antiquité : un système de fondations à double anneau elliptique, reposant sur plus de 200 piliers en béton fichés assez profondément pour atteindre le substrat solide. Les fondations ont une profondeur moyenne de 12 à 13 mètres, et le mur de fondation extérieur atteint une épaisseur de 3 mètres.
Le béton romain — opus incertum et opus reticulatum selon les zones — fut le matériau qui rendit ce système possible. Composé de chaux (issue de la calcination de pierres calcaires), de pouzzolane (cendres volcaniques du Latium aux propriétés hydrauliques exceptionnelles) et de divers agrégats, le béton romain a atteint des résistances supérieures à bien des bétons modernes, surtout en milieu humide.
Les dimensions des fondations
L'ellipse des fondations mesure :
- Grand axe externe : 527 × 457 mètres (périmètre total des fondations)
- Surface occupée par le système de fondation : environ 2,5 hectares
- Volume estimé de béton coulé pour les seules fondations : plus de 100 000 mètres cubes
Les matériaux : un catalogue du territoire italien
La construction du Colisée mobilisa des matériaux de toutes les parties du Latium et de l'Italie centrale. Les analyses pétrographiques des dernières décennies ont permis de reconstituer avec une bonne précision l'origine de chaque élément :
Le travertin
La grande majorité de la structure extérieure — les 76 arches sur quatre niveaux, les piliers, les arcades — est réalisée en travertin de Tivoli, extrait des carrières de Tivoli (l'antique Tibur), à environ 30 km de Rome. Le travertin fut probablement le matériau le plus exigeant à gérer logistiquement : des blocs de 2 à 4 tonnes chacun, transportés par voie terrestre puis par le Tibre.
La quantité de travertin utilisée est estimée à environ 100 000 tonnes. Un chemin de fer spécialisé (en bois, à traction animale) fut probablement construit pour relier le chantier au port fluvial.
Le tuf
Pour les murs de refend intérieurs, les cloisons et les structures secondaires, on utilisa principalement du tuf lithique (capellaccio et tuf de l'Anio), extrait des carrières des Castelli Romani et du Capitole. Le tuf est plus léger que le travertin et plus facile à travailler, idéal pour les structures non porteuses.
Le béton romain
Comme indiqué, le béton (opus caementicium) fut le matériau structurel principal pour les fondations, les voûtes et les noyaux des murs. La pouzzolane du Latium — en particulier celle des Monts Albains — conférait au mélange sa résistance caractéristique, même en présence d'eau.
La brique
Au fur et à mesure de l'avancement de la campagne de construction flavienne vers la fin du Ier siècle, la brique cuite se fit de plus en plus présente dans les murs. La maçonnerie mixte (opus mixtum) — brique avec renforts en pierre ou en travertin — caractérise les réparations et les ajouts des périodes antonine et sévérienne.
Les métaux
Environ 300 tonnes de fer — en agrafes, chevilles et tirants — furent utilisées pour lier les blocs de travertin et renforcer les joints. Les trous laissés par l'arrachement médiéval des agrafes de fer sont encore visibles en des milliers de points sur l'extérieur du Colisée.
Le système structurel : un chef-d'œuvre d'optimisation
La structure en nid d'abeille
Intérieurement, le Colisée est organisé comme un système de galeries concentriques et radiales — une structure en nid d'abeille qui distribue les charges de la cavea vers la fondation de la manière la plus efficace possible.
Les couloirs annulaires (quatre pour chaque côté de l'ellipse) fonctionnent à la fois comme structure porteuse et comme espace de circulation. Les refends radiaux — quatre-vingts au total, un pour chaque arche au rez-de-chaussée — transfèrent les charges de la cavea vers les piliers fondateurs. Le système est hautement redondant : même si un ou deux refends venaient à céder, l'ensemble de la structure resterait stable.
Les voûtes
Le Colisée fut probablement le bâtiment comportant le plus grand nombre de voûtes en béton jamais érigé dans l'Antiquité. Les trois principaux types utilisés :
- Voûtes en berceau : dans les couloirs annulaires et les passages radiaux
- Voûtes d'arête : aux nœuds entre couloirs annulaires et radiaux
- Voûtes annulaires : en forme de selle, pour les couloirs internes curvilignes
Les voûtes en béton permettaient de couvrir de grandes portées sans nécessiter de cintres en bois permanents — un avantage énorme en termes de coût et de temps.
Le système des vomitoires
Les 80 arches au rez-de-chaussée — appelées vomitoires — étaient les entrées numérotées par lesquelles le public accédait aux différents secteurs de la cavea. Le nom n'est pas fortuit : le système de couloirs internes était conçu pour « vomir » (expulser) 50 000 spectateurs en moins de 15 minutes.
Chaque arche au rez-de-chaussée donnait accès à un escalier menant directement à la rangée de sièges correspondante. Le système était géré à l'aide de jetons numérotés (calcei) — un système de billet avec code de siège spécifique, pas très différent d'un stade moderne.
La main-d'œuvre : esclaves, techniciens et artisans
La question « qui a construit le Colisée ? » a une réponse complexe. Les sources antiques ne conservent aucun relevé détaillé de la main-d'œuvre. Les interprétations historiques oscillent entre deux extrêmes :
La tradition du travail servile : la conquête romaine de Jérusalem amena à Rome des dizaines de milliers de prisonniers juifs. Certaines sources antiques et de nombreux historiens modernes supposent que les travaux de terrassement, de fondation et de transport des matériaux lourds furent effectués par cette main-d'œuvre contrainte.
La complexité technique : beaucoup de phases de construction — la taille du travertin, la pose des voûtes en béton, la charpenterie des cintres, le relevé géométrique de l'ellipse — nécessitaient des compétences spécialisées qui ne s'improvisent pas. Ces tâches étaient presque certainement confiées à des professionnels libres : fabri (maçons/charpentiers), lapidarii (tailleurs de pierre), stucatores, et techniciens du mesurage (arpenteurs et gromatici).
Une estimation de la main-d'œuvre totale varie entre 40 000 et 100 000 personnes lors des années de pointe (70–75 après J.-C.), avec des tâches différentes pour différents groupes.
Le calendrier : huit ans du début à l'inauguration
La construction fut achevée en phases successives :
- 70–72 après J.-C. : fouilles, assainissement du lac, coulage des fondations
- 72–75 après J.-C. : construction des refends et des couloirs du premier au troisième niveau
- 75–79 après J.-C. : achèvement du quatrième niveau, pose de la cavea en marbre, installation du système hydraulique pour les naumachies
- 79–80 après J.-C. : finitions, décoration, inauguration sous Titus (80 après J.-C.) — son père Vespasien mourut en 79 sans voir l'œuvre achevée
80 après J.-C., inauguration : 100 jours de jeux. Les sources rapportent la mort de 9 000 animaux et d'un nombre indéterminé de gladiateurs et de condamnés.
Domitien, deuxième fils de Vespasien, acheva le quatrième niveau et ajouta le portique supérieur. Les derniers travaux de finition documentés remontent à son règne.
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Questions fréquentes
Combien de temps a-t-il vraiment fallu pour construire le Colisée ? Les sources indiquent environ 8 à 10 ans de construction active (70–80 après J.-C.), avec quelques finitions achevées sous Domitien après 80. À titre de comparaison, la cathédrale de Cologne a nécessité plus de 600 ans ; la Sagrada Família de Barcelone est encore en construction 140 ans après son début.
Qui a payé la construction du Colisée ? Les sources antiques indiquent qu'il fut construit ex manubiis — avec le butin de la guerre juive (66–70 après J.-C.). Vespasien puis Titus utilisèrent le pillage de Jérusalem — dont le trésor du Temple de Salomon — pour financer le projet.
Combien d'ouvriers ont construit le Colisée ? Aucune source directe n'existe. Les estimations modernes — basées sur des études comparatives des pratiques de construction romaines — indiquent entre 40 000 et 100 000 personnes à la période de pointe, avec une composition mixte d'esclaves, d'affranchis et de travailleurs libres spécialisés.
Pourquoi le Colisée est-il elliptique plutôt que circulaire ? L'ellipse offre des avantages pratiques : à volume égal, elle fournit un bord d'arène plus long (et donc plus de spectateurs près de l'action), et permet d'organiser plus efficacement le système d'entrées et de sorties qu'un cercle parfait. Tous les grands amphithéâtres romains sont elliptiques.
Les trous dans la structure extérieure sont-ils des dommages ou des caractéristiques d'origine ? Ce sont des dommages. Les trous — visibles par milliers sur la façade extérieure — sont les cavités laissées par l'arrachement des agrafes de fer qui liaient les blocs de travertin. Les métaux furent systématiquement extraits au Moyen Âge pour être refondus. On estime qu'environ 300 tonnes de fer ont été prélevées.
Article n° 19 — TIER S — MON-01 Colisée Type : HISTOIRE Mots : ~2 400
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